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Tous des bourreaux… potentiels (II)

19/03/2010

 

 

La littérature participe elle aussi  à l’éveil des consciences. Elle le fait sous le mode artistique et gratuit, ce qui permet à tout un chacun d’y prendre plaisir. La contrepartie, c’est que nul n’est obligé de tirer les leçons de ce qui est dit. Ainsi, le beau roman Les Désarrois de l’élève Törless, de l’écrivain autrichien Robert Musil, avait dès 1906 pointé cette faille, dans le cœur de l’homme, qui autorise toutes les vilenies.

 

Basini et Törless dans le film de Volker Schlöndorff.

Le livre raconte comment, dans l’Autriche du début du XXe siècle, Törless, élève intelligent d´une académie militaire réservée à l’aristocratie, devient l’ami de Beineberg et de Reiting. Ceux deux fortes têtes, qui se plaisent à terroriser leurs camarades et s’acharnent sur Basini, un adolescent juif de condition plus modeste dont ils menacent de divulguer les petits larcins.

 

Devant l’attitude ignoble de ses deux camarades, Törless s’interroge mais reste impassible. Ce cruel manque d’opposition a été vu par beaucoup comme l’annonce prémonitoire de l’avènement du régime hitlérien.

 

Törless s’amusait d’être le « disciple » ou « l’assistant » des deux compères. Bénéficiant de leur « protection » et de leurs « conseils », il perdait toute énergie quand il s’agissait de rivaliser avec eux ou de s’opposer à eux. « Quelquefois, il prenait conscience de ce qu’il perdait par la faute de cette sujétion interne. Il sentait que tout ce qu’il faisait n’était qu’un jeu, l’aidait simplement à supporter cette période larvaire de sa vie, et sans le moindre rapport avec sa véritable personnalité qui ne devait apparaître qu’ensuite, dans un délai indéterminé. »

 

Parfois, « en proie de cette division intérieure », « il rêvait de découvrir enfin en lui-même une détermination, des besoins précis, qui opérassent une distinction tranchée entre le bon et le mauvais, l’utilisable et l’inutilisable ; de se voir faire un choix, même erroné : cela eut mieux valu finalement que cette réceptivité qui absorbait indifféremment n’importe quoi… »

 

Mais non, les frontières entre le monde de la vie quotidienne et celui des bassesses « à chaque instant se rapprochent, se confondent en secret… »

 

Inquiet, Törless cuisine même leur souffre-douleur Basini pour tenter d’y déceler les marques de cette frontière espérée : « Donc tu as envie d’être un homme, pas seulement en paroles et… de la façon que tu sais, mais de toute ton âme ? Or, tout à coup, survient quelqu’un qui exige de toi des services humiliants, et tu te sens trop lâche pour refuser : est-ce qu’il ne s’est pas produit alors comme une fêlure dans ton être ? Est-ce que tu n’as pas été vaguement terrifié, comme si un événement indicible venait de se produire en toi ? »

 

Rien de tel en Basini qui répond que dans sa situation, Törless agirait comme lui. « La conscience de Törless s’indignait, se révoltait à cette seule supposition. Mais ce refus de tout son être ne semblait pas lui donner de garanties apaisantes.

"… Oui, j’aurais plus de carctère que lui, je ne supporterais pas de pareilles exigences… Mais est-ce là ce qui importe ? (…) Non, ce qui importe n’est pas de savoir comment j’agirais, mais bien qu’agissant un jour comme lui, j’aurais aussi peu que lui le sentiment de l’extraordinaire. Voilà l’essentiel : la conscience que j’aurais alors de moi-même serait exactement aussi simple, aussi peu ambiguë que la sienne…"

Cette pensée qui, apparue dans son esprit par lambeaux entremêlés et sans cesse réexaminés, ajoutait à son mépris pour Basini une souffrance intime, discrète, beaucoup plus menaçante pour son équilibre profond que toute réprobation morale. »

Il comprend que ce n’est pas l’acte mauvais en soi qui l’indigne, mais « l’état d’âme qui l’y avait conduit ».

 

Cette « confusion » entre le monde de la vie consciente et apparemment raisonnée, et le monde effectif de nos actes et des situations incontrôlées, cette frontière faisait « honte » à Törless. La pensée consciente est insuffisante à elle seule pour nous conduire : nous avons besoin « de quelque certitude plus intime qui nous fît en quelque sorte franchir l’abîme ».

 

Et le monologue de l’élève s’achève ainsi : « L’idée qu’il était possible que certaines murailles autour de l’homme étaient aisément renversées, que les rêves fiévreux qui rôdaient près de l’âme pouvaient s’y employer et y ouvrir d’étranges brèches, cette idée s’était elle aussi ancrée profondément en lui, et les ombres pâles qu’elle répandait ne s’effaçait point. »

 

Mais désormais, nous le savons, lorsque ces murailles se renversent, aucun signe distinctif ne vient nous avertir sur le moment : c’est auparavant qu’il faut s’y préparer.

 

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